L'oeuvre au noir
- litteratty

- 28 juil.
- 4 min de lecture

Auteur: Marguerite Yourcenar;
Pages: 460.
"Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison?"
Un de mes livres de chevet, L'oeuvre au noir est une méditation sur l'être humain, son essence, son devenir, et le poids de son existence dans le tissu de l'Univers
Placé sous le signe d'une citation de Pico de .la Mirandola, le livre se développe à l'aube de la Renaissance, lorsque les dogmes, les peurs et les violences du Moyen Age s'affrontent avec l'Homme nouveau, qui commence tout juste à prendre conscience de lui-même. L'Homme nouveau qui se découvre en tant qu'être noble, par sa capacité de penser, de peser et de décider pour lui-même; en tant qu'être libre, par son détachement intérieur de l'oppression des dictats religieux et sociaux; en tant qu'être supérieur, par l'essor de son esprit et l'audance de ses rêves.
Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place, et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu pusses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même, librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme. Pic de la Mirandole - Discours sur la dignité humaine
Cet Homme nouveau, Marguerite Yourcenar nous le fait connaître par le biais de deux héros apparemment diamétralement opposés.
L'un d'entre eux est le fils d'un riche marchand de tissus Flamand ayant les rois de l'Europe à ses pieds. Le jeune Henri-Maximilien, las de la vie opulente et fastueuse de la maison paternelle, décida un jour qu'"il était temps de tâter à son tour de la rondeur du monde" et s'en alla, avec juste quelques hardes, une poignée d'argent et quelques joyeux livres latins chipés de la bibliothèque de son oncle, rejoindre la vie de soldat qu'un vieux sergent boiteux lui avait dépeint en couleurs séduisantes.
L'autre, Zénon, est le fils illégitime de la sœur du riche marchand et d'un prélat Italien qui avait passé plusieurs mois sous leur toit et qui l'avait abandonnée sans hésiter quand sa bonne fortune l'avait appelé ailleurs. L'enfant fut élevé et éduqué pour occuper plus tard une position de clerc ou bien de religieux, comme c'était la coutume pour les enfants illégitimes. Bien que lui aussi grandit dans la même maison luxueuse et ne manqua de rien, Zénon témoigna très tôt des penchants pour la réflexion, un esprit vif et inventif, innovateur et souvent insubordonné.
"Henri-Maximilien choisit la grand-route. Zénon prit un chemin de traverse."
Henri-Maximilien choisit la vie terre-a-terre, il se trouva heureux de vivre du jour au lendemain dans les joies simples du soldat, dans ses quelques livres qu'il n'abandonna jamais, dans les vers maladroits qu'il dédiait à ses amours passagers.
Le chemin de Zénon fut plus sinueux, ardu mais non pas dépourvu de profondes satisfactions. Il fut médecin, philosophe, géographe, stratège militaire, inventeur de métiers à tisser et d'armes nouvelles, alchimiste, prophète, mais par dessus tout, il fut un Homme.
Henri-Maximilien est la vie matérielle: le concret, le visible, l'immédiat. Ce n'est rien d'inférieur dans le plan matériel, c'est juste une autre face de l'existence.
Zénon est la vie spirituelle: la méditation, la recherche, le passage vers son meilleur soi-même - l'Homme de la Renaissance.
Henri-Maximilien affronte les épreuves de face, les confronte et des fois il se fait renverser. Sa mort le trouve par hasard, dans un moment où il n'était pas attendu ni souhaité.
Zénon réfléchit et glisse entre les barreaux de sa prison de chair et de son environnement, des fois avec des égratignures sur sa peau et d'autres avec des plaies sur son âme. Sa vie arrive au terme le jour et l'heure choisis par lui-même lorsque l'absurdité du monde et ses adversités l'avaient épuisé - et Zénon trouve même dans ses derniers instants une dernière matière d'étude.
Les deux trouvent leurs fins, chacun à sa manière, c'est vrai, mais c'est la fin quand même, pour chacun d'entre eux.
Le titre, L'oeuvre au noir, est un renvoi aux traités d'alchimie médiévaux, qui affirmaient que pour obtenir la pierre philosophale il fallait passer par trois transformations successives:
l'oeuvre au noir, la première et plus basse transformation, qui correspondait à la mort et la dissolution
l'oeuvre au blanc, qui promettait la purification et la renaissance
l'oeuvre au rouge, au bout duquel on parvenait à la transmutation et à l'accomplissement.
C'est une lecture dense, lourde de sens multiples, matière de réflexion pour le lecteur et qui nous laisse à la fois humbles devant l'Univers et orgueilleux d'en faire partie, qui nous inspire un profond recueillement et nous instille aussi l'optimisme et l'espoir que, peut-être, certains de nous, grains de sables, pourront passer à l'oeuvre blanche et monter encore une marche de l'évolution.
Profondément reconnaissante à Marguerite Yourcenar pour cet inestimable don de soi, j'ai tellement de citation recueillies sur mon livre qu'il m'est impossible de les insérer ici. Peut-être j'en ferai un poste spécial, avec seulement ces fragments que j'ai estimé remarquables.



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