Le Roi se meurt
- litteratty

- 28 juin
- 5 min de lecture

Auteur: Eugène Ionesco;
Pages: 130;
"Ne courbe plus les épaules puisque tu n'as plus de fardeau..."
Même s'il y a de voix qui déclarent Le Roi se meurt comme étant une comédie noire, je la vois comme une méditation sur l'acharnement de vivre de l'être humain et sur le prix qu'il est prêt à payer pour reporter le moment de sa mort.
Le héros central de la pièce est le Roi Bérenger I (nom mythique que Ionesco attribue aux personnages représentatifs de plusieurs de ses pièces de théâtre), entouré de ses deux épouses, Marguerite, qui représente la raison froide, et Marie, qui représente le sentiment; des rôles secondaires mais incontournables dans le déroulement de la pièce reviennent à Juliette, la femme de ménage, au Garde et au Médecin.
Le thème principal est la mort, vu comme une expérience inévitable et extrêmement personnelle, évoluant du déni à l'acceptation. Le Roi apprend qu'il mourra à la fin de la représentation et tout l'action suit le processus qu'il parcourt, physiquement et mentalement, du refus de l'évidence jusqu'à la résignation de disparaître graduellement dans le néant. L'évolution du personnage au long de la pièce est celle que subit tout être humain au long du temps. En parallèle, le palais et tout le décor, comme un miroir de l'état d'esprit de Bérenger, changent à leur tour: de l'état initial, imposant et splendide, ils se dégradent jusqu'à se dissoudre dans les ténèbres, tout comme se dégradent le corps et la conscience du héros.
Le Roi, même si jadis son ordre était obéi du plus humble de ses sujets et jusqu'au Soleil dans le ciel, se retrouve à présent affaibli, anxieux et accablé de la terreur de sa mort iminente. Au début il s'accroche à l'espoir qu'il serait capable de maîtriser le temps, de reporter sa fin, mais il devient de plus en plus lucide au fur et à mesure. Ainsi, on comprend que la mort n'est pas uniquement destruction, mais aussi découverte de la vérité. Le Roi - et l'être humain qui nous sommes - se rend compte qu'il n'est pas, en fin de compte, le maître de sa vie, ce qui nous invite à méditer en nous-mêmes, avec honnêteté, sur les limites de notre condition humaine.
Au fond, le Roi - l'homme - même entouré de ses reines et de ses sujets, est seul, face au chaos de la fin de son existence, face à ses peurs, face à son désespoir. Les dialogues, qui peuvent être lus soit comme des phrases qui se croisent au hasard dans un brouhaha général, soit comme des échanges de substance et de sagesse si on suit un fil de conversation, ont un rôle aussi important que les décors et les jeux de lumière pour marquer et rythmer le désespoir, le rebond, la déchéance et la paix retrouvée.
C'est un ouvrage bouleversant, fort, déchirant et en même temps porteur d'espoir, qui nous encourage à regarder dans le plus profond de nous-mêmes et nous poser des questions sur ce qui a de la valeur dans notre vie, sur la manière dont nous avons honoré ce laps de temps que nous avons à passer sur cette Terre, sur la paix (ou le tourment) que nous atteindrons à notre dernier moment.
C'est un texte immense, grandiose, que je vous encourage et vous prie de lire - cent pages c'est pas beaucoup, mais ce que vous en retirerez est inestimable.
Ci-dessous quelques citations recueillies presqu'au hasard, car comment choisir des perles entre perles?
En début de la pièce il s'avère que les radiateurs refusent de chauffer, le soleil tarde à se lever, en dépit de l'ordre du roi, des fissures apparaissent dans les murs, ...
Devant ces augures, chaque personnage réagit à sa manière:
Marguerite: "Ne vous affolez pas, surtout. Cela ne servirait à rien. C'est bien dans l'ordre des choses, n'est-ce pas? Vous vous y attendiez. Vous ne vous y attendiez plus. [...] Marie: J'espérais toujours... Marguerite: C'est du temps perdu. Espérer, espérer! (Elle hausse les épaules). Ils n'ont que ça à la bouche et la larme à l'oeil. Quelles moeurs!"
En plus, Marguerite, la raison, impute à Marie, le sentiment, le manque de préparation du Roi.
Marguerite: "C'est de votre faute s'il n'est pas préparé, c'est votre faute si cela va le surprendre. Vous l'avez laissé faire, vous l'avez même laissé s'égarer. Ah, la douceur de vivre. Vos bals, vos amusettes, vos cortèges: vos dîners d'honneur, vos artifices et vos feux d'artifices, les noces et vos voyages de noces!" [...] Marie: Il aime tellement les fêtes. Marguerite: Les hommes savent. Ils font comme s'ils ne savaient pas! Ils savent et ils oublient."
Au fait, Marguerite saisit l'essence de la condition humaine:
"Il était comme un de ces voyageurs qui s'attardent dans les auberges en oubliant que le but du voyage n'est pas l'auberge."
Le Roi entre en scène de mauvaise humeur et hypocondriaque, il tente de commander aux nuages de s'écarter et ne comprend pas pourquoi ils n'obéissent pas à ses ordres, ni pourquoi Juliette le regarde avec pitié et Marie a les yeux cernés. Puis Marguerite lui assène la nouvelle fatale:
Marguerite, au Roi: Sire, on doit vous annoncer que vous allez mourir. Le Médecin: Hélas, oui, Majesté. Le Roi: Mais je le sais, bien sûr. Nous le savons tous. Vous me le rappellerez quand il sera temps. Quelle manie avez-vous, Marguerite, de m'entretenir de choses désagréables dès le lever du soleil. Marguerite: Il est déjà midi. Le Roi: Il n'est pas midi. Ah, si, il est midi. Ça ne fait rien. Pour moi c'est le matin. Je n'ai encore rien mangé. Que l'on m'apporte mon breakfast. A vrai dire, je n'ai pas trop faim. Docteur, il faudra que vous me donniez des pilules pour réveiller mon appétit et dégourdir mon foie."
Il refuse l'évidence:
Le Roi: Encore? Vous m'ennuyez! Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cent ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j'aurai le temps, quand je le déciderai."
Mais Marguerite insiste.
Marguerite: Tu vas mourir dans une heure et demie. Tu vas mourir à la fin du spectacle" [...] Le médecin: Oui, Sire, vous allez mourir. Vous n'aurez pas votre petit déjeuner demain matin. Pas de dîner ce soir non plus. Le cuisinier a éteint le gaz. Il rend son tablier. Il range pour l'éternité les nappes et les serviettes dans le placard. Marie: Ne dites pas si vite, ne dites pas si fort.
Mais les choses s'empirent d'un moment à l'autre, précisément comme Marguerite les prédit et les énonce. Les ordres du Roi perdent tout leur pouvoir et il ne parvient plus à commander même pas à Marie, celle dont l'amour est sans bornes.
Le Roi: Avance vers moi en souriant. Marie: Oui, Sire. Le Roi: Fais-le donc! Marie: Je ne sais plus comment faire pour marcher. J'ai oublié subitement. Marguerite, à Marie: Fais quelques pas vers lui. Marie avance un peu en direction du Roi. Le Roi: Vous voyez, elle avance. Marguerite: C'est moi qu'elle a écoutée. (À Marie) Arrête. Arrête-toi.
Tandis que Marguerite compte les minutes jusqu'à la fin du spectacle (qui entraînera la mort du Roi), Marie tente tout les subterfuges du sentiment pour prolonger ce délai.
Marie: Ne cède pas. Marguerite: N'essaye plus de le distraire. Ne lui tends pas les bras. Il est déjà sur la pente, tu ne peux plus le retenir. Le programme sera exécuté point par point.
La panique monte, alors le Roi et Marie, comme Faust, essaient d'arrêter le temps.
Le Roi: Que le temps retourne sur ses pas. Marie: Que nous soyons il y a vingt ans. Le Roi: Que nous soyons la semaine dernière. Marie: Que nous soyons hier soir. Temps retourne, temps retourne; temps, arrête-toi. Marguerite: Il n'y a plus de temps. Le temps a fondu dans sa main.
Commentaires